lundi 2 novembre 2015

Lundi Librairie : Un homme dangereux - Emilie Frèche



Ecrivain, scénariste, citoyenne engagée, Emilie Frèche, trente-cinq ans, mère de deux enfants et épouse d’un homme plus âgé, Adam, sympathique cardiologue, est en panne d’inspiration. Hyperactive, elle a enchaîné, jusque là, les livres, les films et les déménagements. Si elle aime encore son mari, ils n’ont pas fait l’amour depuis sept ans et elle a pris pour amant un ami de jeunesse. Elle croise alors la route de Benoît Parent, ancienne gloire littéraire à l’aura déclinante mais hautement influent dans le milieu germanopratin grâce à son statut de journaliste. Littérateur à bout de souffle, chroniqueur aigri, amateur de galéjades antisémites, il est le symbole de tout ce qu’elle déteste. Contre toute attente, Emilie est irrésistiblement attirée par ce sale type, brillant intellectuellement mais parfaitement abject. Le sexagénaire au physique peu reluisant entreprend de la séduire. Une critique élogieuse de son dernier film, des dizaines de sms par jour, il la piège avec les mots. Comme une adolescente, elle perd la tête pour cet homme cynique et veule, un manipulateur sciemment destructeur qui l’entraîne dans une passion platonique toxique.

Histoire de fascination, d’emprise délétère, Emilie Frèche fait d’Emilie, sa narratrice, une femme sous influence, désemparée, d’une naïveté touchante. Ce n’est pas sans une certaine autodérision qu’elle dresse ce portrait en creux d’elle-même à travers un personnage attachant mais un peu cruche, une héroïne prête à sacrifier sa famille, sa vie bien ordonnée, et même ses valeurs pour un pervers narcissique. Tandis que l’amour, addiction, dépendance, mène à la folie et à la douleur, elle ne peut se libérer de cette relation malsaine malgré l’évidence. Humiliée, malmenée, méprisée, le sadisme de son amant semble exercer sur elle un charme vénéneux impossible à briser. Les mots, comme des armes, sont au centre de ce jeu de pouvoir, une joute dans laquelle l’écriture est à la fois l’instrument de la séduction et l’outil de la rédemption. Cette idée donne d’ailleurs lieu à de belles pages en hommage à Annie Ernaux.

L’œuvre d’Emilie Frèche, la romancière, très inspirée de sa vie personnelle soulève une nouvelle fois la question de la réalité et de la fiction. Explorant la difficulté du rapport amoureux, l’usure du couple et le quotidien, s’interrogeant sur l’identité, elle s’inspire d’une certaine vérité sensible en empruntant des personnages à sa propre vie dans une mise en danger de soi-même révélatrice des arcanes intimes. Cependant, à trop m’interroger sur le vrai du faux, je suis un peu passée à côté du parallèle, qui m’a semblé trop artificiel, entre l’histoire de la narratrice juive éprise d’un amant antisémite et celle de sa grand-mère sous l’Occupation.
  
Avec un sens du récit qui n’est pas sans faire penser à certains thrillers psychologiques, Emilie Frèche accroche le lecteur et l’emporte dans un grand souffle jusqu’à la dernière page. D’une efficacité redoutable. Là où l’autofiction pourrait tourner au règlement de comptes, ce roman à clés parvient à rendre toute la complexité des sentiments et de la passion insensée avec une grâce que la plume alerte et déliée de l’auteur rend palpable.

Un homme dangereux – Emilie Frèche – Editions Stock





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