mercredi 23 septembre 2015

Théâtre : Les voisins de Michel Vinaver - Avec Lionel Abelanski, Patrick Catalifo - Théâtre de Poche Montparnasse - Paris 6



Deux maisons jumelles, une terrasse partagée, deux pères célibataires et leurs enfants, jeunes adultes qui s’aiment. Dans la maison de gauche, Blason, comptable bourru, grande gueule goguenarde aimant lever le coude habite avec sa fille Alice, sémillante et volontaire demoiselle dont la mère est décédée dans un accident de voiture. Dans la maison de droite, Laheu, affable cadre technique dans l’industrie alimentaire à la jovialité pas tout à fait rassurante, quitté il y a des années par sa femme, et son fils Ulysse, garçon un peu simplet qui travaille comme commercial. Ensemble, ils forment une sorte de tribu recomposée dans laquelle la convivialité est de mise, se retrouvant chaque soir pour l’apéro et les repas, partageant confidences et secrets dans une atmosphère de confiance totale. Alice et Ulysse rêvent de mariage, de lancer leur propre restaurant. Lorsque des cambrioleurs saccagent la maison de Blason et dérobent les lingots d’or qu’il avait cachés avec l’aide de Laheu, la belle harmonie vole en éclat. Les deux hommes s’affrontent entre suspicion et accusations, menaces et passage à l’acte, sous les yeux horrifiés de leurs enfants qui craignent pour leurs projets d’avenir.





Plateau étroit, scénographie en huis clos légèrement étouffante presque étriquée qui sert le propos et renforce l’effet anxiogène, la pièce Les Voisins est une fable du quotidien faussement cocasse sur l’équilibre précaire des relations humaines. Mettant en scène des personnages ordinaires, les situations ancrées dans le réel prennent une tournure étrange qui se traduit par des décalages légers, des dissonances presque imperceptibles. Peu à peu, le spectateur se laisse déconcerter tandis que le vol fait basculer la comédie légère vers une dramaturgie plus tendue, sorte de vaudeville grinçant. La montée progressive d’une impression angoissante joue aussi bien sur le suspense de la résolution que sur les variations subtiles d’intensité scénique.




L’écriture élégante et singulière de Michel Vinaver trace les destins à travers des dialogues acérés ponctués de répliques lapidaires où se dévoile toute sa maîtrise du verbe. L’auteur manie avec bonheur un humour acide sans pour autant être dépourvu d’une certaine tendresse envers ses créatures. Il scrute avec acuité les différentes facettes de l’âme humaine, dissèque les travers des hommes, croque avec intelligence les dérèglements de la vie, remettant en cause le fonctionnement de notre société. Si cette pièce sur les rapports de voisinage se révèle rapidement très sombre, l’incarnation vivante et juste touche à travers cette histoire banale une dimension universelle.




La mise en scène tenue, sobre et efficace, rigoureuse même, signée par Marc Paquien souligne la drôlerie et la noirceur du texte dans un enchaînement de séquences qui s’accélère alors que les tensions s’exaltent et que les ressorts dramatiques poussent le sentiment de malaise avec finesse. L’épaisseur psychologique des personnages est soutenue par une belle distribution, des comédiens épatants. Patrick Catafilo, en Blason, caractérise en puissance les emportements colériques de son rôle tandis que sa posture physique traduit la dimension veule de ce comptable économe et prudent. Lionel Abelanski livre un Laheu plus feutré, tout en retenu, esprit affûté sous des dehors débonnaires qui dissimulent des profondeurs obscures. Alice Berger (Alice) et Loïc Mobihan (Ulysse) idiot du village qui pourrait bien cacher son jeu, jouent la candeur décalée à travers une interprétation légèrement surréaliste, tout à fait impeccable. Fascinant quatuor animé par une alchimie évidente pour un conte pas très moral qui ne boude pas une certaine perversité. Réjouissant, étrange, Les Voisins offre un moment de théâtre acide, déroutant. En un mot remarquable.

Mise en scène de Marc Paquien
Avec Lionel Abelanski, Laheu Alice Berger, Alice Patrick Catalifo, Blason Loïc Mobihan, Ulysse Scénographie, Gérard Didier et Ophélie Mettais-Cartier   

Théâtre de Poche Montparnasse
75, Boulevard du Montparnasse - Paris 6
Réservations : 01 45 44 50 21
Du mardi au samedi 21h, dimanche 15h



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