samedi 26 septembre 2015

Paris : La Cité Véron, la cité des poètes entre Pigalle et Montmartre - XVIIIème



A l’ombre du Moulin Rouge, comme protégée par les ailes du cabaret, la petite Cité Véron malgré ses allures sages évoque sans peine ce que fût un certain Pigalle, celui de la pègre d’avant-guerre, fréquenté par une faune interlope. Voyous, souteneurs, vénus mercenaires misérables, danseuses et viveurs se croisaient entre cabarets, cafés-concerts louches, assommoirs et hôtels de passe. Ce à quoi on pourrait me répondre que cela n’a pas tant changé au final. Le fantôme de Mistinguett qui se produisit pour la première fois au Moulin Rouge en juillet 1907 y chante encore avec celui de Jean Gabin. Impasse typique du vieux Pigalle, miraculeusement préservée et signalée par une enseigne en émail bleu, la Cité Véron doit son nom au voisinage de la rue Véron, elle-même nommée en hommage à Jean-Louis Véron, maire de la commune de Montmartre avant le rattachement à Paris, de 1830 à 1842. Ces habitants les plus célèbres furent Boris Vian et Jacques Prévert autour desquels se réunissait le Collège de Pataphysique, « la société de recherches savantes et inutiles » créée en 1948. Approchons-nous pour découvrir cette jolie enclave de verdure dans la folie touristique des environs.






Etroite, à peine trois mètres de large, curieusement ensoleillée avec des percées de lumière suivant les volumes des constructions alentours, la Cité Véron est bordée d’immeubles de quelques étages, de pavillons aux jardinets soignés. Les grands arbres dans lesquels piaillent des oiseaux guettés par des matous répondent en bruissant aux flots de glycine qui se déversent dans le lierre et la vigne vierge. Le pittoresque bucolique est au rendez-vous. Au 4bis, le Théâtre Ouvert, théâtre d'art et d’essai promeut la création contemporaine à travers une programmation éclectique.








Au 6bis se trouvaient, au début du XXème siècle, les loges des artistes du Moulin Rouge. Début 1953,  Boris Vian (1920-1959), séduit par le cadre, s’installe au troisième étage avec son épouse Ursula Kübler danseuse des ballets Roland Petit. Ingénieur de formation, il transforme entièrement les lieux alors bruts et insalubres. Il s’improvise architecte, menuisier, électricien. C’est ici qu’il a écrit L’Arrache-cœur et ses plus célèbres chansons dont Le déserteur interprété par Mouloudji. Il y demeure jusqu’à son décès en 1959. En 1954, Jacques Prévert qui a toujours aimé le quartier et s’est laissé charmer par la Cité, emménage juste en dessous de chez son ami Vian, au deuxième étage de l’immeuble avec Janine, sa femme, et leur fille Michèle dite Minette. Les travaux sont confiés à l’architecte Jacques Couëlle qui imagine une espace épuré aux angles courbes, sol en tommettes provençales rouges, mur crépi à la chaux. Il y reste jusqu’en 1975, date à laquelle il choisit  à Omonville-la-Petite dans le Cotentin jusqu’à sa mort en 1977.



Au fond de l'impasse le 8 Cité Véron et son intrigante maison
n°8 Cité Véron



Prévert et Vian font terrasse commune sur les toits du Moulin Rouge juste derrière les ailes. Savin Couëlle, fils du Jacques précédemment mentionné, y installe six baignoires aux pieds de lion pour y faire pousser du lilas. Terrain de jeu préféré de Patrick Vian et Minette Prévert, la Terrasse des Trois Satrapes est surnommée ainsi par les deux écrivains après la soirée du 11 juin 1953 durant laquelle Boris Vian, Jacques Prévert et son chien Ergé, un brave briard, sont élevés au rang de Transcendant Satrape du Collège de Pataphysique qui y tient réunion. Sous ces auspices glorieux, la terrasse devient rapidement le rendez-vous des cosmogonies artistiques parisiennes. Le Collège comptent alors parmi ses membres Raymond Queneau romancier et poète, le dramaturge Eugène Ionesco, Georges Delerue compositeur spécialiste des musiques de film, compositeur à qui l'on doit les bandes originales de Jules et Jim, Hiroshima mon amour, Le Mépris, Le Dernier Métro, le compositeur et trompettiste de jazz américain Miles Davis, le chanteur Henri Salvador, l’écrivain Yves Gibeau, les peintres et sculpteurs respectivement allemand et espagnol Marx Ernst et Joan Miro ainsi que Jean Mollet figure du monde littéraire. 








Aujourd’hui, au 6 bis Cité Véron, le troisième étage le siège de l’association Fond’action Boris Vian qui avec la Cohérie Boris Vian veille sur l’héritage intellectuel du grand homme depuis 1992 à la suite de la Fondation Boris Vian créée en 1981. Tandis que le deuxième accueille la société Fatras succession Jacques Prévert. 

En poussant la visite jusqu’au bout des 80 mètres de la voie, au numéro 8 se découvre une curieuse bâtisse derrière de hautes grilles laissent entrapercevoir des détails néo-gothiques. Il s’agit d’une maison caractéristique des constructions "hors les murs" qui ont été intégrées dans l'urbanisation postérieure à 1860.




L'entrée de la terrasse du 6 bis Cité Véron
La Terrasse des Trois Satrapes Crédit Pierre Terdjman pour Paris Match



Il y eut, dans les années 90, Cité Véron, un hounfor ou temple vaudou haïtien, aujourd’hui disparu, fondé par la danseuse révélée à travers les ballets de Béjart, Mathilda Beauvoir, mambo, c'est-à-dire prêtresse vaudou, et son mari Claude Planson, auteur du Grand livre du Vaudou. Du 14 janvier au 22 septembre 1994, la Cité a porté par arrêté municipal le nom de Cité Pierre Dac. Sous le flux des protestations vives des riverains ainsi que des légataires de Prévert et Vian, faisant valoir que l’humoriste n’y avait jamais séjourné, le conseil d’arrondissement a rapidement rebroussé chemin.

Cité Véron
94 boulevard de Clichy - Paris 18

Bibliographie
Paris secret et insolite - Rodolphe Trouilleux - Parigramme
Le guide du promeneur 18è arrondissement - Danielle Chadych, Dominique Leborgne - Parigramme
Dictionnaire historique des rues de Paris - Jacques Hillairet - Editions de Minuit

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