mardi 25 août 2015

Cinéma : Les Mille et Une Nuits, volumes 1 à 3 de Miguel Gomes - Avec Crista Alfaiate, Luisa Cruz, Américo Silva et Adriano Luz - Par Didier Flori



Que faire quand on est un cinéaste et qu’on veut faire un film en réponse à la crise économique de son pays ? Refusant l’austérité artistique, le portugais Miguel Gomes choisit de se tourner vers la source inépuisable de récits que sont les contes des Mille et une nuits. Cependant si vous vous attendez à voir sur grand écran les aventures de Sinbad, Aladin ou Ali Baba, passez votre chemin. Pas d’adaptation fidèle des histoires de Shéhérazade ici, mais sans doute la proposition de cinéma la plus libre et galvanisante de l’année.





On n’entre pas dans le dernier film de Miguel Gomes aussi simplement que dans le sublime Tabou qui l’avait précédé. L’ouverture complexe de ces Mille et une nuits mêle documentaire et docu-fiction. Les témoignages off d’un exterminateur de guêpes et d’anciens employés d’un chantier naval fermé dialoguent avec le récit semi-autobiographique mettant en scène le réalisateur qui quitte son tournage, écrasé par l’ambition qu’il s’est donné pour son œuvre. Quel sens donner à tout cela ? On ne sait pas vraiment, mais les tranches de vie racontées par les ouvriers forment peu à peu une mosaïque humaniste fascinante et le conte de la fuite de l’auteur ne manque pas de fantaisie. Surtout, Gomes organise les éléments hybrides de cette introduction avec un brio qui force le respect. La reconstitution minimaliste et romanesque de Bagdad sur un rocher achève de nous convaincre de nous laisser guider par Shéhérazade, interprétée par une Crista Alfaiate à la beauté envoûtante.





Sur six heures et trois volets, cette conteuse va nous faire le récit d’histoires contemporaines au tournage du film, recueillies par des journalistes à travers le Portugal. Faire un film à l’échelle de son pays, voilà le projet démentiel de Gomes. Il en ressort une œuvre inclassable, imprévisible, d’une richesse époustouflante. Evidemment le tout est inégal, pas aussi maîtrisé que pouvait l’être le parfait Tabou. Le réalisateur s’essaie à diverses formes dont certaines sont plus convaincantes que d’autres. Ainsi, le récit qui ouvre le second volet et suit un bandit de grand chemin montre que le dépouillement esthétique sied assez mal à Gomes, et la mise en scène d’un procès tire le film vers une grammaire de théâtre filmé un peu classique. Ailleurs, le cinéaste peut pécher par excès de formalisme, abusant d’afféteries telles que les surimpressions et split-screens.


 



Mais ces quelques réserves ne résistent pas face à l’ampleur des Mille et une nuits et à la beauté poétique qui se dégage de l’ensemble. Si encore une fois le message de ce patchwork peut laisser ouvert aux interprétations, le geste artistique de Gomes est lui sans équivoque. Tel les éleveurs de pinsons qui recueillent les chants de leurs oiseaux dans le dernier épisode de cette trilogie fleuve, le cinéaste témoigne du sort du peuple portugais. Il a construit un film monde qui semble vouloir accueillir chacun et privilégie les mouvements d’ouverture. A partir du journal d’un syndicaliste, le dernier épisode du premier film laisse la parole à trois « magnifiques », laissés pour compte de la crise ; l’histoire de la rencontre entre deux couples prend de la hauteur pour s’intéresser aux anecdotes liées aux habitants de tout un immeuble dans le second volet ; chaque pinsonneur porte un récit, drôle ou émouvant.




Les Mille et une nuits imagine une communauté qui dépasse même l’espèce, les animaux, coq, chien ou oiseaux occupant une place centrale dans les récits. Cette volonté utopique de tout englober est la force de cette œuvre miraculeuse qui redonne foi en la capacité de renouvellement du cinéma et confirme que Miguel Gomes est un des plus grands cinéastes contemporains.

Les Mille et Une Nuits de Miguel Gomes  
L’Inquiet sortie le 24 juin 2015  
Le Désolé sortie le 29 juillet 2015  
L’Enchanté sortie le 26 août 2015 
Avec Crista Alfaiate, Luisa Cruz, Américo Silva et Adriano Luz


Cinéphile averti, Didier Flori est l’auteur de l’excellent blog consacré au cinéma Caméra Critique que je ne saurais trop vous conseiller. Egalement réalisateur et scénariste, c’est avec ferveur qu’il œuvre dans le cadre de l’association Arte Diem Millenium qui soutient les projets artistiques de diverses manières, réalisation, promotion, distribution… Style ciselé, plume inspirée et regard attentif, goûts éclectiques et pointus, ses chroniques cinéma révèlent avec énergie toute la passion qui l'anime au sujet du 7ème art.





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