lundi 22 juin 2015

Lundi Librairie : La folle histoire de l'urinoir qui déclencha la guerre - Laurent Flieder et Dominique Lesbros



En 1910, alors que la crue de la Seine fait vivre des heures terribles aux Parisiens, le gouvernement français songe à organiser au sein de la Capitale, une nouvelle Exposition Universelle, célébration de la concorde universelle dont le lustre et le modernisme devrait supplanter de loin celle de 1900. Jules Chiche-Portiche, à la tête du comité d’organisation, humaniste et diplomate, compte fermement mener l’initiative à bien jusqu’à son inauguration prévue en 1915. Tandis que les artistes de l’avant-garde, parmi lesquels Guillaume Apollinaire, Marcel Duchamp et Erik Satie, fomentent un projet dissident, une exposition parallèle anticonformiste qui sera ouverte à leurs œuvres novatrices, une bombe explose dans les locaux de la commission. Les visionnaires de l’art sont soupçonnés puis rapidement blanchis, ils rejoignent le comité de Chiche-Portiche tout en prêtant main forte dans la résolution de l’enquête visant à déjouer le complot contre l’Exposition et la paix dans le monde.

Hommage aux auteurs populaires de la Belle Epoque, en tête Maurice Leblanc et Arsène Lupin, Gaston Leroux et Rouletabille, cet ouvrage divertissant et léger, farfelu jusqu’au burlesque est truffé de références culturelles et d’anecdotes savoureuses tout à fait exactes. A travers un Paris haut en couleur, brillante reconstitution d’une époque, des hommes de mains patibulaires se réunissent dans les souterrains de Paris, brigades du Tigre, la police de Clémenceau, aux trousses.  Jeu de piste riche en rebondissements, cette enquête sur le mode débridé du roman-feuilleton entraîne le lecteur dans une course échevelée à travers une saga qui mêle Histoire et fiction.

Polar extravagant à l’humour déjanté jouant sur le calembour loufoque, l’argot suranné des titis parisiens, charme parigot authentique assuré, L’histoire de l’urinoir qui déclencha la guerre navigue sur plusieurs tableaux. De la fresque sociale, avec notamment des questionnements diablement modernes sur la condition de la femme, les enjeux éthiques et esthétiques, la libération des mœurs, l’internationalisation ou encore le terrorisme des bigots rétrogrades au récit,  au roman policier pur. Le dispositif romanesque à l’intrigue foisonnante s’inspire de la littérature d’espionnage au fil de rebondissements nous livrant une galerie de personnages cocasses avec de nombreux clins d’œil aux figures pittoresques réelles de l’art comme Robert et Sonia Delaunay, un Erik Satie plus vrai que nature.

En parallèle, Laurent Flieder et Dominique Lesbros dressent une galerie de portraits, protagonistes fictifs, emblématiques. Jeanne Laguerre, jeune journaliste et suffragette convaincue, un fringant traducteur épris de la belle féministe, Mara Bijou, lilliputienne courtisane au charme ravageur, tenancière d’une maison close, le Bienveillant dont les pensionnaires se dévouent corps et âme à la résolution de l’enquête, espionnes de charme en dentelles, un monte-en-l’air associé à gamin malicieux sorte de Gavroche Belle Epoque, des policiers transformistes, Jean Jaurès et j’en passe.

Roman jubilatoire, désopilant mais également brillant et érudit, cet ouvrage déjanté volontiers iconoclaste nous transporte à la veille de la Première Guerre Mondiale, marquée par les tensions internationales et l’engrenage diplomatique qui mèneront au désastre. Il met brillamment la fin de l’art annoncée par Duchamp en parallèle avec la fin de l’ancien monde. Infiniment drôle malgré une toile de fond lourde de sens, L’histoire de l’urinoir qui déclencha la guerre est à la fois très rafraîchissant et profondément intelligent. A ne pas manquer.

La folle histoire de l’urinoir qui déclencha la guerre - Laurent Flieder et Dominique Lesbros - Editions JC Lattès



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