lundi 13 avril 2015

Lundi Librairie : Il faut beaucoup aimer les hommes - Marie Darrieussecq



Solange, actrice française exilée volontaire à Los Angeles, connait un petit succès et enchaîne les seconds rôles aux côtés des grandes stars hollywoodiennes. Elle fréquente le gratin de la Mecque du cinéma, tourne avec Matt Damon, Steven (Soderbergh) s’intéresse à elle pour son prochain film. Au cours d’une soirée chez George (Clooney), elle croise le chemin de Kouhouesso, un comédien d’origine camerounaise, canadien d’adoption dont la beauté troublante et magnétique la fascine. Solange fait tout pour le séduire mais après une première nuit torride, cet être égoïste et versatile se révèle insaisissable. Tandis qu’il ne dispense qu’une tendresse distraite, obnubilé par son grand projet de réalisateur, adapter le livre de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, en Afrique, elle s’éprend follement de lui jusqu’à mettre sa propre vie entre parenthèse dans l’attente de ses visites. Kouhouesso ne se laisse pas facilement aimer.

A travers ce roman dont le titre est emprunté à une citation de Marguerite Duras, « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter. » Marie Darrieussecq évoque le thème de l’altérité, s’interroge sur la différence en s’amusant des stéréotypes sur les couples dit mixtes. Mêlant fiction et réalité, la première partie du roman à Hollywood, name dropping amusant ou agaçant selon que le lecteur est plus ou moins bien disposé, fait un contrepoint saisissant à la deuxième qui se déroule en Afrique. Les scènes du tournage chaotique, épopée sur les berges du fleuve Ntem, l’hostilité de la forêt, de la nature camerounaise vis-à-vis de cette contrefaçon qu’est le cinéma, rappellent les mésaventures de Werner Herzog en Amazonie ou Coppola et Apocalypse Now en Asie.

Archétype du séducteur, le personnage de Kouhouesso acquiert une profondeur à travers les interrogations de Solange, le questionnement au sujet de la négritude et de l’identité, la quête des racines. L’auteur met à nu l’illusion amoureuse en explorant l’aliénation d’une femme dévorée par l’intensité des émotions qu’elle éprouve. Le temps désarticulé de la solitude dans l’attente vertigineuse, le désir, les obsessions et les doutes, Marie Darrieussecq scrute l’instant d’une écriture épurée, finement découpée. Histoire d’amour entre un noir et une blanche au pays de la bien-pensance, des faux-semblants où les clichés pernicieux et le racisme ambiant se dissimulent derrière la façade du politiquement correct, ce roman brûlant aux accents durassiens assumés dresse un beau portrait de la passion au féminin.

Il faut beaucoup aimer les hommes - Marie Darrieussecq - Editions P.O.L - Collection de poche Folio




4 commentaires :

lachambreroseetnoire a dit…

Ce livre est sur ma PAL et tu me donnes envie de le lire prochainement :). Je n'ai lu qu'un seul roman de Darrieusecq dont j'avais aimé le thème mais moins le style.

Caroline a dit…

J'aime beaucoup les romans de Marie Darrieussecq. Je sais qu'on lui reproche souvent cette plume singulière, une écriture blanche mais j'y suis très sensible. Cet opus est moins neutre sur le plan stylistique que les précédents. L'histoire peut-être y fait beaucoup.

Estelle Martinez a dit…

Merci pour cet avis construit, argumenté. Je n'ai lu que Truismes de cette auteure et j'avais moyennement aimé. Je suis plutôt une lectrice agacée lorsqu'on croise des célébrités dans les fictions.

Estelle
lamodeestunjeu.fr

Caroline a dit…

Là c'est plutôt avec un certain humour que l'auteur fait du name-dropping. Ça passe très bien et pourtant je suis plutôt d'accord avec toi sur ce concept.

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