lundi 16 mars 2015

Lundi Librairie : Vernon Subutex - Tome 1 - Virginie Despentes



Enfant du rock, Vernon Subutex était disquaire à Paris mais sa boutique Revolver emportée par Napster, ITune and co a fermé en 2006. Pas de réinsertion possible pour ce quadra rêveur, ancien anar punk-rock. Pendant près de dix ans, il vivote en revendant sur Ebay son stock personnel de vinyles et d’affiches, écrit quelques articles pour une encyclopédie du rock. Puis c’est le RSA, la débrouille en marge. Son ami d’enfance Alex Bleach, devenu star du rock, règle son loyer. Ca lui permet de survivre, vaguement. Mais Alex est retrouvé mort dans sa baignoire. Overdose. Il a laissé à Vernon trois cassettes, sorte de testament réalisé lors d’une soirée de défonce, qu’il n’a pas jamais écoutées. Subutex est expulsé de chez lui et sans domicile, débute alors la vraie galère. Via Facebook, il reprend contact avec d’anciens amis, d’anciens clients fidèles, squatte chez les uns chez les autres, tous salement amochés par la vie, territoire fertile des ressentiments, jusqu’à finir dans la rue, main tendue. Mais Vernon est recherché car la rumeur concernant les enregistrements d’Alex Bleach attisent les convoitises des producteurs et autres charognards médiatiques.

"Vernon est resté bloqué au siècle dernier, quand on se donnait encore la peine de prétendre qu'être était plus important qu'avoir". Virginie Despentes nous entraîne à la suite d’un antihéros, personnage lunaire, aux illusions perdues mais que rien n’a pu aigrir. Déambulations et dérive à travers un Paris à la brutalité généralisée, à travers l’indifférence et la précarité qui guette chacun. Elle décrit la détresse, toutes les détresses avec la même empathie qu’elle semble ressentir pour chacun de ses personnages, les plus détestables aussi et dans l’ensemble, ils ne sont pas franchement sympathiques, embourbés dans leur acrimonie et leur mélancolie amère.

La construction polyphonique de cet ouvrage donne la parole à un vaste échantillon d’humanité, jeune, vieux, paumés, arrivistes, cyniques, dépressifs, ex-pornstar, transexuel, étudiante en droit fiscal qui  a décidé de porter le voile, réalisateur de télévision, producteur de cinéma, trader barré, bourgeoise qui ne s’est jamais remise du décès de son fils aîné par overdose, journaliste bien décidé à écrire la biographie d’Alex Bleach. Ce roman marque également le retour de la Hyène, personnage découvert dans Apocalypse Bébé, ancienne dealeuse, ancienne détective, devenue troll payée pour démolir des réputations sur le Net. Portrait au vitriol de la société contemporaine, Virginie Despentes en naturaliste du XXIème siècle nous livre un fascinant cabinet de curiosités humain d’un bout à l’autre du spectre sociologique.

Roman urbain trépidant, grand huit de la vie, roman d’atmosphère des appartements huppés où les fêtes cocaïnées attirent les créatures de rêve, aux trottoirs, où les êtres au ras du bitume tentent de survivre, Vernon Subutex est une fresque sociale, âpre et crue. Virginie Despentes revient ici sur ses thèmes de prédilection, les interrogations sur l’identité, les formes de domination. Ecriture au cran d’arrêt, affutée, rageuse, style dur et vif, plume déliée, vacharde, d’une efficacité redoutable, l’auteur nous donne à vivre l’émotion du réel, sa colère contre les injustices et les petits égoïsmes quotidiens, son désabusement devant la fin de la rébellion mais toujours avec cette touche d’humour grinçant salvateur.

La société se décompose tandis que les valeurs se perdent, le monde se dématérialise, les relations, la musique alors que la réalité de la rue frappe comme un coup de poing. Bourgeois et paumés, zonards et requins des médias, étudiants ou petits fachos préfèrent détourner les yeux obnubilés par leurs obsessions personnelles. Roman désabusé et mélancolique, véhément, trivial, poignant, Vernon Subutex est un grand cru dont j’attends la suite prévue ce mois-ci avec impatience.

Vernon Subutex Tome 1 - Virginie Despentes - Editions Grasset






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