lundi 16 février 2015

Lundi Librairie : La Décharge - Béatrix Beck



Melle Minnier, l’ancienne institutrice de Noémi Duchemin, une gamine à peine sortie de l’adolescence, frustre, surdouée, attachante, l’encourage à raconter son enfance. A travers ses cahiers, la jeune fille trace la chronique d’une existence en marge avec un naturel espiègle désarmant. Le père Duchemin mutilé lors d’un accident a perdu son travail et peinant à subvenir aux besoins de sa nombreuse famille a trouvé refuge dans une misérable cahute située en lisière de la décharge municipale. Amoncellement d’ordures dont il est chargé de surveiller la combustion. Indigents de la commune de Chèvreloup, la fratrie exclue de la société s’épanouit presque en autarcie, entre bonheurs simples et promiscuité. Malgré un quotidien sordide, les menaces de l’assistante sociale, la visite des gendarmes, les soupçons qui portent sur Raymond, l’aîné, dont le nom figure pourtant sur le monument aux morts, suspecté d’avoir trahi ses camarades de maquis, Noémi ébauche un tableau émouvant et pittoresque dans lequel l’âpre réalité aurait presque le goût du bonheur.

Avec compassion, humour et une grande tendresse, Béatrix Beck fait vivre ces personnages de laissés pour compte d’une prose légère et enjouée. Evoquant l’enfance et le dénuement, le récit trouve sa force dans cette façon presque subversive de réenchanter le quotidien aussi sombre soit-il. Le sens du merveilleux permet de donner la parole à ceux qui ne sont pas entendus sans sombrer dans le misérabilisme. Cocasse et tragique, ces confessions de terrain vague habitées par le songe sont menées avec pétulance et drôlerie.

Cette histoire vivante, humaine, caustique est servie par un style inventif aux variations étonnantes du plus classique, les carnets personnels de l’institutrice, à la gouaille heureuse, la langue verte employée par Noémi. Béatrix Beck a été beaucoup comparée à Raymond Queneau, cet ouvrage me fait également songer à La vie devant soi de Romain Gary / Emile Ajar dans cette manière créative de s’approprier l’oralité avec simplicité.

Goût des mots, rythme singulier, ce bref récit sensible et acide mêle malice et sagesse dans une ode à la différence traversée par l’émotion, l’intelligence d’un grand écrivain. Un très beau livre.

La Décharge - Béatrix Beck - Editions Le Sagittaire - Réédition Grasset - Collection Les Cahiers Rouges - Prix du livre Inter 1979



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