lundi 2 février 2015

Lundi Librairie : Immortel, enfin - Pauline Dreyfus



En 1968, après quatre tentatives infructueuses, Paul Morand qui a 80 ans, se lance dans une ultime campagne pour être élu à l’Académie française. Perclus de rhumatismes, désenchanté, l’homme pressé, chantre de la modernité, a cessé d’être en adéquation avec son époque depuis longtemps. Le récit revient sur le parcours accidenté du jeune auteur brillant devenu ce vieux réprouvé à l’aube de sa réhabilitation. Il évoque l’effervescence d’une vie faite de mondanités, de missions pour le Quai d’Orsay où les femmes, les voitures et les chevaux ont joué un si grand rôle, sa rencontre avec la princesse Soutzo qui deviendra sa femme, son amitié avec Marcel Proust ou Jean Giraudoux. Diplomate à Londres en 1940, il quitte l’Angleterre pour rejoindre Vichy et devient ambassadeur de Pétain à Budapest puis Berne ce qui lui vaudra l’inflexible hostilité de De Gaulle et les nombreux échecs à l’Académie. Mis à l’indexe à la Libération, il vit en exil en Suisse à Vevey jusqu’en 1958. Débute alors une longue correspondance avec Jacques Chardonne dont le premier tome est paru fin 2013 chez Gallimard. L’enthousiasme de Roger Nimier et des Hussards le tire de sa léthargie helvète. Il rentre à Paris.

En 1968, alors que le sénescent auteur de Lewis et Irène, Ouvert la nuit, Hécate et ses chiens, reçoit encore dans son célèbre salon de l’avenue Charles-Floquet, se croisent Alexandre Viallatte, Patrick Modiano, Jean d’Ormesson, François-Marie Banier ou encore Nathalie Baye, jeune étudiante au Conservatoire qui vient faire la lecture à Hélène, la princesse Soutzo, infirme. Romancier, conteur, chroniqueur, observateur de son temps, Paul Morand n’est plus que l’ombre de lui-même, aigre, décrépi et revanchard.

Portrait subtil d’un écrivain en fin de parcours, vieux bonhomme accroché au souvenir de sa gloire passée, Pauline Dreyfus, petite-fille d’Alfred Fabre-Luce proche de Paul Morand, trace un tableau singulier, expressif en clair-obscur. L’empathie et la ferveur de l’auteur ne font cependant pas l’impasse sur les convictions détestables de l’écrivain. Livre intelligent, Immortel, enfin explore la complexité et l’ambigüité de celui qui allait finalement, après temps d’années, pouvoir entrer sous la Coupole.

Ni un réquisitoire ni un plaidoyer, Pauline Dreyfus rend hommage d’une plume sèche et efficace au style nerveux, ciselé de Morand à travers un ouvrage truffé de références morandistes qui renvoient très souvent au Journal Inutile que je vous conseille vivement. Emouvant et triste, brillant et littéraire, un roman précieux.

Immortel, enfin - Pauline Dreyfus - Editions Grasset - Prix des Deux Magots 2011



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