lundi 16 juin 2014

Lundi Librairie : La ballade de Rikers Island de Régis Jauffret



Le président d’une institution financière internationale, présidentiable français, est accusé de viol par une femme de chambre d’origine africaine. Incarcéré à la prison de Rikers puis libéré sous caution, les poursuites sont finalement abandonnées. Sa carrière est brisée. Son épouse qui s’est dévouée entièrement à son ascension politique, sacrifiant sa carrière de journaliste, mettant à sa disposition sa fortune et ses relations demande le divorce. Au-delà du tapage médiatique autour de ce scandale politico-moral, le déferlement d’images et de commentaires, le tumulte, la démesure et le caractère scabreux de l’affaire, Régis Jauffret saisit le fait divers à bras le corps, déployant une histoire pour lui redonner chair humaine. Manipulations, rapports de pouvoir, violence insidieuse ou directe, l’intrusion de la fiction dans le réel permet de mettre en lumière ce que les faits divers révèlent de l’âme humaine et ses dérèglements. « Le roman c’est la réalité augmentée. » 

Le récit fait alterner les points de vue. Le puissant économiste, un archétype, satyre moderne dopé aux cachets bleus, libido médicamenteuse débordante, du fond de sa cellule carcérale new-yorkaise. Il y a les deux femmes magnifiques et sublimes, l’épouse bafouée et la victime, leur désarroi, leur force. Et puis aussi l’enquête de l’auteur en Afrique, en pays peule où l’on parle une langue dans laquelle le mot viol n’existe pas, sur les traces de Nafissatou pour mieux comprendre le parcours qui l’a conduite à New York, lui redonner une réalité.

Les secrets de la suite 2806 de l’hôtel Sofitel de la 44ème rue appartiennent aux protagonistes. Mais Régis Jauffret ausculte, dissèque les événements en leur apportant le relief de la vie, les détails vivaces qui leur confèrent une dimension crue palpable, un pouvoir d’évocation redoutable. Reconstitution obsessionnelle, c’est la part de roman, la vision de l’auteur qui comble par la fiction au plus près de l’être, les zones d’ombre du récit. Une exploration de la psyché entre digression subjectives et empathie pour ses personnages. Sous la plume corrosive de Jauffret, le déroulement de l’affaire et l’effraction dans un espace privé romancé font l’objet d’une narration sensible et efficace. Style nerveux, affuté, ponctué de métaphores acides et d’analogies féroces, la réalité accrue du roman fascine et révulse à la fois.

Sans ménagement mais sans acharnement, l’auteur relate la chute d’un dignitaire mais surtout révèle sa vision désabusée de la société, les puissants, les pauvres, les medias, les relations humaines, ce que ce scandale dit du monde dans lequel nous vivons. Un livre grave, hypnotique, dérangeant, imprudent probablement aussi, saisissant dont le propos engagé est profondément humaniste.

La ballade de Rikers Island de Régis Jauffret - Editions du Seuil - Edition de poche Points





2 commentaires :

La Nantaise a dit…

"Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé ... bla bla bla"
Pas mal ce livre, je ne connaissais pas !

Caroline a dit…

En fait Régis Jauffret assume totalement même s'il ne nomme que Nafissatou. C'est d'ailleurs pour cela qu'il y a un procès en diffamation autour du livre. C'était déjà le cas avec Sévère à ceci près que les protagonistes n'étaient pas connus du grand public. Très bon livre au delà de tout le battage médiatique.

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