lundi 28 avril 2014

Lundi Librairie : Sévère de Régis Jauffret



Un éminent banquier d’affaires est abattu de quatre balles par sa maîtresse lors d’une séance sado-maso. La narratrice incarcérée pour le meurtre de son amant débute son récit dans la crudité du crime. Une confession calme et détachée servie par une écriture dépouillée. Secrétaire sexuelle, administratrice des plaisirs, rabatteuse, esclave jusque dans son rôle de dominatrice, elle raconte sa fuite en Australie puis revient peu à peu sur son histoire personnelle et la rencontre avec cet homme qui l’initie à la cruauté et un sadomasochisme plus intellectuel qu’épicurien. Mais la meurtrière, est-elle vraiment cette pauvre fille fruste dépassée par les événements ? Jeu de pouvoir, domination et soumission, prostitution, torture physique et psychologique corrigent violemment les éléments du récit et apportent un éclairage différent sur la vérité de cet assassinat.

Sans débordement, ni excès, Régis Jauffret qui s’est inspiré d’un fait divers réel, réécrit le crime de l’intérieur, explorant les méandres du psychisme de cette femme qui incarne à elle seule tous les malheurs et toutes les passions humaines. S’affranchissant de la réalité, l’auteur délivre la version de la meurtrière entre mensonge, fausse naïveté, hypocrisie et trahison. Une version qui remet en cause son libre arbitre, avançant que c’était la volonté de la victime, qu’il s’agissait d’un suicide par personne interposée. Récit d’une manipulation troublante, d’une servitude volontaire et portrait de femme corrosif. Dissection méticuleuse d’un rapport amoureux hors norme, reflet d’une époque.

Le roman se déploie en suivant une architecture subtile qui rappelle celle des polars, navigant entre diverses temporalités. D’un style clinique, à l’épure affutée, Régis Jauffret trace la silhouette de personnages singuliers dont la détresse flagrante s’épanche dans des dépendances mortifères. Les êtres sont des objets que l’on achète et les relations humaines, des rapports de force dépouillées de tout romantisme. A travers cette histoire, l’auteur pose en filigrane les jalons qui permettent de s’interroger sur l’absurdité d’une société qui violente les individus en les soumettant à des valeurs outrageantes, un monde pervers régit par l'argent roi. Angoissant, sinistre, ce court roman fascine jusqu’au vertige et pousse la réflexion sur le sexe, le pouvoir, l’argent et les sentiments jusque dans des retranchements crépusculaires.

Sévère - Régis Jauffret - Editions du Seuil - Collection de poche Points

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