lundi 3 février 2014

Lundi Librairie : Journal d'un coeur sec de Mathieu Terence



Mathieu Terence dans Journal d’un cœur Sec tient le pari fou de donner une suite au Portrait de Dorian Gray, unique roman d’Oscar Wilde paru en  1890. Le portrait d’un libertin vieillit à sa place. Alors que son image est marquée peu à peu par la vie décadente de son modèle, le jeune homme conserve une éternelle beauté. Ce qui ne l’empêche pas de se suicider. Le texte de Mathieu Terence débute dix ans plus tard. Lord Henry Wotton, le mentor de Dorian, a conservé le fameux tableau dans une pièce de son hôtel particulier londonien. Dandy désabusé, il fait la douloureuse expérience de sa propre décrépitude. Entre nuits sans sommeil et rhumatismes, Lord Henry qui n'a rien perdu de sa verve nihiliste reprend son journal. L’histoire semble se répéter lorsqu’il prend sous son aile un jeune psychiatre ambitieux, Clifford Alistair, sur lequel il a une influence délétère relançant le thème de l’amitié destructrice et de la séduction du Mal.

Au risque de sombrer dans la pâle copie, Mathieu Terence relève avec brio, un défi qui pourrait paraître prétentieux s’il n’était si finement accompli. Le style ciselé, d’un grand raffinement nous plonge dans des atmosphères subtiles, gothiques, entre fin d’une époque et déchéance des esthètes. Derrière un détachement de façade, Lord Henry cache beaucoup de souffrances hanté par des fantômes, celui de Dorian duquel il a causé la mort, un amour d’enfance, une troublante jeune femme internée dans un asile qui appartient plus au monde des ombres qu’à celui des vivants.  Il ne réussit à sortir de sa torpeur d’animal social qu’en manipulant les autres, rejouant la même histoire, le même drame dans l’espoir peut-être de lui trouver un dénouement différent. Récit de la décadence d’un dandy vieillissant, ce journal prend la forme de la psychanalyse. Psychanalyse d’un homme rongé par l’angoisse de la solitude comme un aveu de son échec personnel, de sa profonde vacuité sous des abords brillants.

Terence nous livre un texte d’une densité rare dont la poésie profonde est servie par une plume incisive sous laquelle les aphorismes wildiens fleurissent, percutants, incisifs. L’auteur fait preuve d’un sens de la formule à l’ironie grinçante. Réflexions aigues sur l’homme, l’ennui, les affres de la condition humaine et la terreur à l’approche de la mort. Ce court roman au rythme soutenu, miniature précieuse extrêmement travaillée, brille par son élégance et son intelligence vive. Une superbe découverte.

Journal d’un cœur sec - Mathieu Terence - Editions Phébus 

2 commentaires :

ioionette a dit…

Je l'ai lu et aimé il y a quelques années, merci de le rappeler a mon souvenir !

Caroline a dit…

Vraiment épatant ce roman. D'une rare virtuosité.

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